Faut-il catégoriquement condamner les bootlegs ?

Ces disques pirates ont ouvert la brèche pour les maisons de disques

1 déc. 2009 Daniel Lesueur

Des documents d'un intérêt certain circulaient de manière illicite. Les firmes discographiques, avec l'accord des artistes, ont entrepris de les exploiter légalement

Le circuit des disques pirates inédits (ou « bootlegs ») était alimenté par des collectionneurs d’enregistrements rares. Les plus intéressants se vendaient sous le manteau à plusieurs milliers d’exemplaires. Du manque à gagner pour les compagnies discographiques !

Les premiers à réagir furent les Rolling Stones

Consternés par la propagation du bootleg en concert « LiveR Than You'll Ever Be », les Rolling Stones publièrent un disque presque équivalent, le 33 tours officiel « Get Your Ya-Ya's Out ». Peu après, un concert de John Lennon apparaissait sur disque pirate du Plastic Ono Band intitulé « Live Peace In Toronto ». La firme Apple, sauvant la mise à John Lennon, eut la rapidité de le court-circuiter : en publiant très rapidement de manière officielle l’enregistrement de ce concert mythique, elle enterrait l’édition pirate. On ne peut pas en dire autant des concerts de David Bowie à Santa Monica en 1972 qui sortirent légalement... vingt ans après leur version pirate sous les titres « In person » et « In America ».

Les Rolling Stones collectionnent, ou au moins recherchent avidement leurs propres bootlegs. On rapporte également les propos de John Lennon, à la sortie de l'album « Let It Be » produit par Phil Spector : pour Lennon, la version pirate était meilleure (Il est pratiquement certain que John Lennon, collectionneur de disques pirates, en ait échangés contre des bandes inédites de ses propres séances de travail!)... Ce même John Lennon est au centre de l'embrouillamini concernant son album de rock'n'roll semi-clandestin, d'abord publié sous le titre « Lennon Roots », sur le label Adam VIII, interdit quelques semaines plus tard et réédité, sous forme différente, par Apple.

Certains bootlegs font parfois l'effet d'un aiguillon vis-à-vis des maisons de disques

La firme D.J.M. se plaignit que les ventes pirates d'un concert d'Elton John soient supérieures, en Californie, à celles de l'album officiel intitulé « 11-17-70 ». Mais il faut aussi expliciter l'engouement du public pour le pressage clandestin, qui, de surcroît, offre le goût du fruit défendu : tirée du même concert diffusé à la radio, l'édition pirate proposait l'intégralité du concert, soit une heure de musique, alors que l'édition officielle n'en comportait que 40 minutes.

L'avis des artistes diffère parfois de celui de leur firme discographique

De nombreux artistes (et parmi eux U2, Bruce Springsteen et Lenny Kaye, guitariste de Patti Smith) s'accordent à penser que le bootleg est une forme d'hommage, de reconnaissance : un jeune artiste se sent véritablement devenu vedette le jour où il est piraté. Paul McCartney commence sa chanson « Hi Hi Hi » par la phrase suivante : “Je t'ai rencontré à la station de bus, tu avais un bootleg sous le bras”. Les journalistes et les collectionneurs sont friands de bootlegs. Mais les maisons de disques, elles, y sont fermement hostiles. Le magazine Jazzman, dans son n°39, pèse le pour et le contre :

- Les disques pirates, glanés dans des réseaux souterrains de collectionneurs passionnés, ont longtemps fait partie du folklore “artisanal”. Et parfois comblé les lacunes des “vrais” éditeurs. Mais aujourd’hui, on est passé à une échelle où les réseaux, les ventes et les enjeux financiers sont internationaux... et les profits considérables. Artistes, éditeurs et producteurs se retrouvent pillés sans vergogne.

Au début des années 90, artistes et maisons de disques durent admettre qu'ils ne pourraient jamais éliminer totalement les bootlegs

Le bootleg correspond à un véritable besoin de la part d'admirateurs passionnés qui possèdent déjà, dans son intégralité, la discographie "légale" de leur idole. Le seul moyen de contrer les bootlegs consiste à publier officiellement ce qui circule sous le manteau. De meilleure qualité sonore, si possible. Bob Dylan, premier artiste rock à avoir été bootleggé (http://poprock.suite101.fr/article.cfm/gww_de_bob_dylan_premier_disque_pirate_de_rock)... Première victime, Bob Dylan est également le premier artiste à publier, en accord avec sa maison de disque, une floppée d'enregistrements rares et inédits (58 d'un coup ! et ce n'était qu'une première livraison) sous le titre général de « Bootleg Series ». Aujourd’hui Dylan est est déjà au volume 8 de sa « Bootleg Serie ». En 1995, la firme Polydor alla même jusqu'à négocier avec des pirates qui avaient volé, de nombreuses années auparavant, des bandes de travail des Who. Ces enregistrements, enfin retournés à la case départ, figurèrent ensuite, sous forme de titres bonus, au sein du CD « Who's Next » réédité et enrichi.

Frank Zappa pirate les pirates !

Le regretté artiste proposa une alternative, une approche du problème différente en "piratant les pirates", c'est-à-dire en publiant officiellement et légalement, pour son propre compte, les enregistrements qui circulaient jusqu'alors en édition pirate, avec les mêmes craquements et les mêmes irrégularités sonores, sous les mêmes pochettes (« Beat the Boot vol. 1 & 2 », par exemple, regroupe 16 albums, pas moins !)

Mais malgré tout, les pirates parviennent parfois à conserver une longueur d'avance

Sans eux, les admirateurs de Prince n'auraient pas pu écouter son « Black Album » au moment où il décida d'en annuler la sortie. Autres coups d'éclats: les "vrais-faux" albums consistant à imiter le label et le style de pochette de la maison officielle (les plus célèbres étant « Smile » des Beach Boys, et les albums de titres rares des Beatles sur Capitol et Parlophone (http://poprock.suite101.fr/article.cfm/les_inedits_des_beach_boys_et_des_beatles). Enfin, les coffrets; tandis que la Columbia mettait en circulation un coffret de cinq albums de Springsteen, les pirates plaçaient sur le marché clandestin des coffrets de 10, 11 puis 20 albums par les Beatles et Bob Dylan. Un record : « Final Option », boîtier renfermant soixante-dix 33 tours de Led Zeppelin en concert !

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